
La Borda
la sorcière du brouillard
fait peur
Dans la plaine, quand monte le gros brouillard et qu’on ne voit plus rien, on disait que sortait la Borda : une sorcière à l’aspect horrible, toujours les yeux bandés, de jour comme de nuit, qui vit dans les zones marécageuses. La rencontrer était la pire chose qui puisse arriver : on disait qu’elle ne laissait aucune issue. Elle faisait peur surtout aux enfants, et en Romagne il y avait même des berceuses avec son nom. Les spécialistes y voient la peur des marais et du brouillard devenue une personne.
Le savais-tu ? le nom de la Borda vient peut-être de « bor », racine liée à Borvo, dieu celtique des eaux de source, la même que dans Bormio et la Bormida.
L’histoire
Si tu es déjà allé dans la plaine, en novembre, tu sais ce qu'est le grand brouillard. Pas cette brume douce qui habille les champs le matin. La vraie. Un brouillard dense, blanc, qui mange le paysage, qui entre dans tes vêtements, qui te fait sentir comme si tu étais dans un nuage tombé par terre.
Quand il y a le grand brouillard, tu ne vois pas la route. Tu ne vois pas le fossé. Tu ne vois même pas ta main, si tu la tiens loin de toi. Les bruits deviennent étranges : un craquement ressemble à un pas, l'eau ressemble à une voix. Et tu as envie de rester chez toi.
C'est pourquoi, autrefois, dans la plaine du Pô, on racontait la Borda.
C'était une sorcière. Une sorcière horrible, disait-on, d'un aspect que personne ne parvenait à décrire sans baisser la voix. Mais il y avait une chose que tous savaient d'elle : elle portait un bandeau. Un bandeau sur les yeux, de jour et de nuit. Elle ne voyait pas, la Borda. Et pourtant elle trouvait quand même son chemin.
Elle habitait là où la terre est mouillée et où le sol devient mou. Dans les marais, près des étangs, où l'eau stagne et où les roseaux poussent hauts. Dans ces endroits le brouillard monte plus tôt et descend plus tard. Là, disaient les vieux, elle était chez elle.
Celui qui la rencontrait ne revenait pas.
Que faisait-elle ? On ne le disait jamais en entier. C'était une de ces histoires où la partie effrayante se laisse deviner. Il suffisait de dire : « Si tu la rencontres, tu es fini ». Et les enfants comprenaient.
En Romagne, ensuite, il y avait une coutume qui aujourd'hui peut faire sourire, ou frissonner. Les mères, pour endormir leurs enfants, chantaient des berceuses avec la Borda dedans. Ce n'étaient pas des chansons douces. C'étaient des comptines sombres, un peu inquiétantes, qui parlaient d'enfants et de dangers. Mais elles servaient à une chose précise : à faire comprendre aux petits, avant qu'il soit trop tard, que certains endroits ne conviennent pas aux enfants.
Car la Borda, en réalité, n'a jamais été seulement une sorcière. Elle a été une sorte de panneau routier raconté. Une façon de dire : « Ne va pas près du marais ». « Ne sors pas par temps de brouillard ». « Ne t'éloigne pas de la maison quand on ne voit plus rien ».
Les savants, quand ils s'en sont occupés, ont fait un travail curieux. Ils ont regardé son nom. En milanais, « borda » désigne la vapeur qui se condense au sol, c'est-à-dire le brouillard bas. Et plus loin encore dans le temps, selon certains, il y a une racine ancienne, « bor », qu'on retrouve dans le nom d'un dieu celte, Borvo, le dieu des eaux chaudes qui bouillonnent de la terre. De cette même racine viennent des noms comme Bormio et comme le fleuve Bormida.
Il se peut que la Borda soit née ainsi : d'une peur très ancienne, celle d'un lieu où l'eau se cache sous la terre et où la vapeur monte pour tout couvrir. Une peur qui, à un moment, a pris un visage.
Le visage d'une femme aux yeux bandés.
Aujourd'hui la plaine est pleine de routes, de lumières, de vrais panneaux. Les fossés sont clôturés, les canaux signalés. Et pourtant, quand le grand brouillard descend et que la campagne disparaît, quelque chose se réveille encore.
Peut-être n'est-ce que l'instinct de garder les enfants près de soi. De ne pas se pencher trop au-delà du bord.
Quand cela arrive, la maman appelle le petit et lui dit, de la voix la plus calme du monde :
« Viens ici, la Borda arrive. »
Et l'enfant, sans savoir pourquoi, court.
Cousins dans le monde
Dans les parcours
Écoute / Lis aussi
- Musique pour lire : Cinematic JourneyMusique épique de film, sans paroles, de Ciro Simone IrmiciSpotifyYouTube Music
Sources
- MilanoFree, «Personaggi del folclore italiano: Borda, Maskinganna e Munaciello»
- Eraldo Baldini, «Gotico rurale»
